Quel état que le mien depuis un an ! J’enrage,
J’écume, je suis furieux ;
Ma maison, chaque jour, est livrée au pillage,
Par mon coquin de fils, et cela sous mes yeux,
A ma barbe.
J’ai beau crier comme un aveugle,
Prier, menacer, tout est vain ;
De ses vauriens d’amis avec la bande il beugle,
Danse et se réjouit en dissipant mon bien.
Nul pour moi n’a d’égards ; on passe, on me méprise ;
Je ne suis plus maître au logis;
Mon argent, mes papiers, tout est de bonne prise,
Tout coule entre les mains de ce coquin de fils.
Quel supplice cruel : cette épargne amassée
Au prix de jeûnes douloureux
Et longs, la voir ainsi follement dispersée,
Stupidement jetée aux quatre vents des cieux !
Oh ! Mais il n’est donc pas de justice en ce monde,
Puisque tout cela s’accomplit
En plein jour, devant tous et que nul ne seconde
Un père qu’on dépouille et que l’on avilit ?
Un complot est formé pour troubler ma cervelle,
En me montrant que je suis mort.
Si j’entre, on est aveugle ; on est sourd si j’appelle.
Moi trépassé ! Morbleu ! Le tour est un peu fort.
Je sais qu’on m’enterra, qu’on dit une grand’messe,
Qu’un prêtre empocha mes jaunets ;
Que puis vint la neuvaine, et mes jaunets sans cesse ;
Qu’ils sortaient de ma caisse et que je le voyais !
Ainsi tu commenças, lugubre comédie,
Fait incroyable, monstrueux,
Trame que l’on croirait par l’enfer même ourdie,
Crime que l’on perpètre à la face des cieux !
Misérables ! Je vois, j’entends, je me sens vivre,
Conséquence : je suis vivant !
A moins d’avoir perdu l’esprit, à moins d’être ivre,
Un homme ne saurait raisonner autrement.
Une chose pourtant me confond et me trouble :
Ce cadavre, c’était le mien !
Il pourrit dans la fosse. Ainsi je serais double !
Ou bien serais-je une âme ? Une âme ce n’est rien !
Et le rien ne vit point.

Je suis donc quelque chose.
Oh ! Conçoit-on de tels tourments ?
Car, que suis-je, grands dieux ? Sombre énigme, je n’ose
L’approfondir, de peur d’en découvrir le sens.
Bon, voici, furetant, mon vaurien qui me semble
Etre en cherche de mon trésor.
C’est mon coeur, c’est ma vie ; enfant, pitié, je tremble.
Hélas ! Il l’a trouvé. Pour le coup, je suis mort.
L’infortuné subit longtemps encore sa peine
Qui finit quand, désabusé
De ces biens matériels, il eut brisé la chaîne
Par laquelle, dans l’ombre, ils le tenaient lié.
L’Esprit alors pleura sur les erreurs de l’homme,
Et prépara par ses regrets
Une incarnation nouvelle où l’économe
De l’avare odieux fit oublier les faits.

Photo de Alexander Mils sur Pexels.com

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2 réponses à « Après la mort, l’avare »

  1. Avatar de Julien Leconte

    Une très belle métrique, bravo !

    Aimé par 1 personne

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