− Puisses-tu labourer la terre !
Dit l’Indien à son ennemi.
− Va, maudit, cultive la terre !
Dit Jéhovah à notre premier père ;
Sinistre arrêt dont les cieux ont frémi !
Et le vainqueur au faible, et le maître à l’esclave,
De la tâche infamante ont imposé le joug ;
Le glaive fut sacré partout,
Et le soc avili défricha pour le brave.
O Mère nourricière, Isis au sein fécond,
Oui te pares de fleurs et te tapisses d’herbe,
Pour quelques grains de blé si tu rends une gerbe,
D’où vient que le travail est un mal si profond ?
Ta malédiction terrible,
Dieu des Juifs, pèse encore sur nos temps avancés :
Pour punir les méchants du droit commun chassés,
Notre loi, fille de la Bible,
Les condamne aux travaux forcés !
Le travail, c’est le mal ; et l’Oisiveté sainte
Du Paradis Indou voit s’élargir l’enceinte.
L’éternel repos ! idéal d’un fou !
Le rêve du Fakir, à travers la Judée,
Du stupide Néant nous a transmis l’idée ;
Moïse est frère de Manou.
Quel destin misérable, ô races primitives,
A pu désenchanter vos peuplades naïves ?
De quels sombres dégoûts vos labeurs abhorrés,
Laboureurs, artisans, furent-ils entourés,
Pour qu’un dogme enfantin promette à l’âme élue
L’inaction complète, éternelle, absolue ! …
Et nous, peuples nouveaux, désespérés comme eux,
Et, comme eux, fatigués, après nos jours brumeux,
Nous ne concevons pas d’autre idéal. Notre âme

Éteint dans l’infini ses forces et sa flamme.
Notre dernier espoir, sur le seuil des tombeaux,
Se résume, en gravant ces mots : Champ du repos !
Non, le repos n’est pas dans la fosse comblée ;
L’existence s’agite au fond du mausolée ;
Un travail incessant déchire les tissus
Du vêtement usé, qui ne servira plus ;
Dans son ardent creuset, la divine chimie
Rend chaque molécule à sa première vie ;
Les éléments épars qu’une âme a réunis,
Retournent aux foyers qui les avaient fournis ;
Et l’on voit, attendant que l’atome mobile
A des combinaisons nouvelles s’assimile,
Sur les ifs effleurés par leurs ailes de feu,
Voltiger les follets de l’hydrogène bleu.
Quand, sous l’épais gazon qui croit au cimetière,
Le mouvement vital anime la matière,
On assigne à l’esprit, ce foyer d’action,
Un avenir sans fin de contemplation !
Immobile et muet dans le ciel, il adore
Un Dieu plus immobile et plus muet encore,
Qui, pour créer le Monde, a travaillé six jours,
Et s’est, dans son repos, replié pour toujours…
O Dieu vivant, grand souffle, activité suprême,
Aux âges tourmentés pardonne ce blasphème !
L’homme ne savait pas que ses enfantements
Devaient être le prix de longs déchirements.
Il souffrait, gémissait, s’irritait, sans connaître
La loi qui développe et fait progresser l’être.
Vaincu par la matière, et par l’homme opprimé,
Dans un cercle de fer il tournait, enfermé.
Ce ciel, où notre esprit va, par-delà les nues,
Sonder de l’Infini les routes inconnues,
Ce ciel profond était sans profondeur pour lui.
A son regard errant, qui demandait appui,
Obstacle infranchissable, élevé sur sa tête,
Une voûte d’airain disait toujours : − Arrête ! −
Et son rêve brisé retombait, furieux,
Dans son enfer maudit, pour y chercher ses Dieux.
Parfois un inspiré levait un coin du voile,
Son verbe flamboyant allumait une étoile
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Dans cette nuit confuse, où les temps s’abîmaient ;
Mais les yeux de la foule, éblouis, se fermaient
Aux trop vives clartés des vérités nouvelles.
Dans ces âmes d’enfant, grossières et cruelles,
La révélation n’entrait que par lambeaux ;
Et, comme un verre opaque autour de ses flambeaux,
Les récits fabuleux, les mythes, les mystères
En tamisaient l’éclat pour les regards vulgaires.
Au fond du sanctuaire, où les initiés
Entretenaient le feu sous les divins trépieds,
La flamme se gardait quelques siècles encore,
Et, d’un rayon, créait Orphée ou Pythagore…
Et puis tout s’éteignait, étouffé lourdement.
La cendre recouvrait ce grand embrasement ;
La raison abdiquait, et venait se soumettre,
Abandonnant l’esprit pour adorer la lettre ;
Et les peuples restaient parqués en vils troupeaux,
Travaillaient et priaient, et rêvaient le repos,
Ce long repos du ciel qu’on leur vendait… O crime !
Et prêtres et seigneurs se partageaient la dîme.
Bouddha, Confucius, Zoroastre, Jésus,
Et vous, grands ignorés dont les noms ne sont plus,
Dites si ce n’est pas ainsi, clartés premières !
Qu’à tous nos horizons pâlirent vos lumières !…


⁎⁎⁎


Misères des temps écoulés,
Vos sinistres récits remplissent ma mémoire.
Je vois, en remontant les âges désolés,
La sueur et le sang suinter de l’histoire.
Et je ressens vos maux, vos haines, vos fureurs,
Peuples, et ma colère ardente
Voudrait rouvrir l’enfer, où Dante
A plongé vos mauvais pasteurs.
− Misérables, brûlez !… Brûlez, bêtes farouches,
Tigres, renards, maudits !… O supplices vengeurs,
Faites jaillir l’écume de ces bouches,
Et le fiel de ces cœurs !… –
Mais une voix me dit : − Laisse-les ! ils expient.
Jusqu’au jour du pardon leurs crimes les châtient.

Ils se sont eux-mêmes jugés :
Victimes et bourreaux ont mêlé leur poussière,
Et les bras oppresseurs, et les cœurs affligés
Se sont retrouvés tous dans la même lumière.
La mort ouvre l’esprit, en fermant la paupière ;
Aux lueurs de l’éternité,
Les bons voient, en avant ; le méchant, en arrière :
Son enfer, c’est la vérité !
Et je l’entends me dire encore :
− Vois cet arbre au front vert, dont la lumière dore
Les panaches flottants qui t’offrent un abri !
Sais-tu par quels efforts son germe misérable,
A travers les cailloux, la bruyère et le sable,
A pu trouver enfin les sucs qui l’ont nourri ?…
De leurs rudes travaux, ses racines chétives,
En plongeant sous le roc leurs fibres maladives,
Ont dû gémir aussi ;
Mais quand elles ont vu, droit et fier, le jeune arbre
Lustrer au grand soleil son tronc pareil au marbre,
Elles ont dit : − Merci ! −
Car cet arbre si beau, c’est elles, c’est leur vie
Qui monte dans les airs en rameaux gracieux,
Et toujours altérée, et toujours assouvie,
Boit la sève du sol, et la sève des cieux.
Le travail patient, les luttes souterraines
De ce germe enfoui, qui semblait délaissé,
Ont produit ce chef-d’œuvre, ornement de nos plaines,
Où palpite la brise, où le nid s’est placé.
Ainsi nous bénirons les souffrances passées,
Quand l’arbre-Humanité déploiera ses rameaux,
Chargé de luxe et d’arts, d’amour et de pensées,
Conquis par nos labeurs, et créés par nos maux.
Hommes, nous travaillons pour une œuvre commune :
Les races d’aujourd’hui, les races d’autrefois,
Les vivants et les morts, âmes sœurs, dont chacune,
Avec toutes, n’aura qu’un cœur et qu’une voix.
Et, dans cette mer bleue, aux espaces paisibles,
Où, sur nos fronts obscurs, planent les invisibles,
Ils travaillent aussi, nos amis envolés !
Ils préparent le jour où nous deviendrons frères ;
Où les méchants, guéris, et les bons, consolés,
Souderont, par l’amour, leurs destins solidaires,
Et, tous comme un seul être, iront, en d’autres Sphères,
Chercher les buts nouveaux qui seront révélés.


⁎⁎⁎


Je vois, sur les plaines fertiles,
Courir des serviteurs nouveaux,
Infatigables et dociles,
Armés de pioches et de faux.
Je vois tomber les grandes herbes,
Comme les vagues sous le vent,
Et les épis couchés en gerbes,
Qu’aligne un moissonneur savant.
Que les fatigues de la grange
Ne t’effraient plus, cultivateur !
Après le moissonneur étrange,
Va venir l’étrange batteur.
Où donc sont les bêtes de somme,
Les bœufs lourds, marchant deux à deux,
Suivis d’une autre bête, l’homme,
Au joug morne attelé comme eux ?…
Un autre serviteur s’élance,
Et les sillons sont labourés ;
Un autre encore, et la semence
Tombe, en espaces mesurés…
Qui fait là-bas grincer la scie ;
Qui moud le blé, pétrit le pain,
Réduit l’or en feuille amincie,
Bat le fer, et tranche l’airain,
Perce le flanc de la montagne,
Brise le vent, dompte les mers,
Et, demain, si l’ennui nous gagne,
Nous transportera dans les airs ?
Qui traîne ces fardeaux énormes,
Avec des bras si résolus ?…
− Des esclaves de toutes formes,
Qui ne se révolteront plus.
L’éclair transmet notre pensée ;
Le soleil dessine nos traits,
Et, sans jamais être lassée,
La nature nous dit : − Après ?… −


⁎⁎⁎


Hourrah ! l’homme est vainqueur la matière est soumise.
L’eau, la flamme, le fer, à nos désirs pliés,
Pour conduire nos pas vers la terre promise,
Tous nos vieux ennemis se sont associés.
Laboureurs, ouvriers, voici la récompense
Des peines d’autrefois, et des efforts nouveaux.
Si vos reins ont sué pour le cerveau qui pense,
La pensée, à son tour, soulage vos travaux.
La richesse s’étend, et va s’étendre encore.
L’art démocratisé, jusqu’à vous descendra.
Le jour approche enfin, − bénissez-en l’aurore,
Vous qui ne pensiez pas ! − où chacun pensera.
Mais il fallait souffrir, ô masse populaire,
Pour nourrir les élus qui devaient, pas à pas,
Affranchir le travail de son joug séculaire.
Ils méditaient en haut, vous labouriez en bas.
Frères, patientez ! Par les conquêtes faites,
Calculez le progrès des temps qui vont venir !
De celle où vous étiez, à la place où vous êtes,
Mesurez la distance, et rêvez l’avenir !…
Vous aurez votre part de ces mœurs raffinées,
De ces nobles instincts, de ces sentiments doux,
De ces fleurs de l’esprit et du cœur, qui sont nées
D’abord pour quelques-uns, ne le pouvant pour tous.
Tout cela, c’est le fruit long d’un travail : le nôtre !
C’est 1′ Homme qui se crée, et marche au but commun,
Et, comme l’embryon, forme, l’un après l’autre,
Ses organes naissants, qui bientôt seront un.
Oui, c’est le saint Travail, par lequel vit, et vibre
Tout être, quel qu’il soit, chacun en son milieu,
Rouage souverain du suprême équilibre,
Eternel mouvement, où se sent ÊTRE Dieu !
Sans lui, c’est le néant ; avec lui, c’est la vie.
C’est la règle absolue, et l’ordre général.
− Arrière donc celui dont la parole impie
A pu dire ce mot : − Le travail, c’est le mal ! –

Photo de Ylanite Koppens sur Pexels.com

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