Vous le savez, jamais on ne put me convaincre
Que l’âme fût du corps distincte, et pour me vaincre,
Moi-même sur ce point, je fis de vains efforts ;
Je concluais toujours : tout meurt quand meurt le corps.
J’étais de bonne foi : je ne pouvais comprendre,
Que ce que l’on ne peut sentir, voir, toucher, prendre
Existât. Aujourd’hui, je vois que j’avais tort.
De tous les arguments un fait est le plus fort,
Et j’existe ; je suis cette âme inexplicable,
A tous vos instruments toujours insaisissables ;
Je monte, je descends, je vais, je viens dans l’air,
Plus léger que la plume et plus prompt que l’éclair ;
Je suis auprès de vous, je vous vois, je vous touche,
Et, fait plus surprenant, vous parle par la bouche
De ce bon Augustin qui, sans se souvenir
De mes lardons d’hier, me laisse m’en servir.
La mort, dans tous les temps en surprises féconde,
Me fit, sans m’avertir, sortir de votre monde.
Chacun de vous connaît ce fait vieux de huit jours :
Une maison brûlait ; je volais au secours ;
Quand un grand cri soudain de la foule s’élève :
Il est mort ! Je me tourne et je vois qu’on relève
Un homme qui venait de tomber. Médecin,
Je cours lui prodiguer mes soins ; je prends sa main.
Le pouls ne battait plus ; mais, étrange surprise !
Cet homme est mon portrait : son front, sa barbe grise,
Sa taille, son costume et tous ses traits…. c’est moi !
Et j’entendais des gens dire dans leur émoi :
Hélas, ce bon docteur, sa perte est regrettable,
Car c’était un brave homme, un homme charitable.
J’avais beau m’enquérir, nul ne me répondait
Et de plus on eût dit que nul ne me voyait.
J’étais tout ahuri. Cependant on emporte
L’homme sur un brancard. Quand on est à la porte
De ma maison, ma femme et ma fille et mon fils
Arrivent en pleurant et poussant de grands cris.
Devant moi, tous les trois, sans regarder, ils passent ;
Courent tout droit au mort qu’ils baisent, qu’ils embrassent
Leurs transports douloureux me déchirent le cœur ;
Mais en vain je voudrais dissiper leur erreur,
Ils ne m’entendent pas, et cette scène achève
De troubler ma raison : je doute si je rêve
Ou si je deviens fou car, admettre un instant
Que mon corps étant mort mon esprit est vivant,
C’est au-dessus de moi. Le lendemain j’assiste
A mon enterrement et malgré tout persiste
Dans mon aveuglement fatal, lorsque je vois
Mon père que j’avais perdu depuis vingt mois.
Il était rayonnant d’une beauté céleste;
Tout était imposant en lui, sa voix, son geste,
Son maintien, son regard. On n’aime point, enfant,
Quand, comme toi, dit-il, on ne croit qu’au néant.
Quoi ! Tes enfants, ta femme et ta mère et ton père
Et tes amis ne sont à tes yeux que poussière !
Socrate, Jésus- Christ, Marc-Aurèle, Newton, Bayard,
La Tour d’Auvergne et Jeanne ! Illusion !
Le génie et l’amour, ce qui souffre et qui pense,
Ce qui combine et veut n’aurait pas d’existence
Tandis que, seul, l’atome inconscient serait !
Lui, l’aveugle, le sourd éternel durerait !
Mort, il enfanterait la vie, et la lumière
Sortirait de la nuit et lui dirait : ma mère !
Entends ma voix ; secoue enfin cette torpeur ;
Si ta raison se tait, laisse parler ton coeur.
Mon coeur parla : l’amour dissipa la nuit sombre
Qui me tenait captif, depuis ma mort, dans l’ombre ;
Je me vis tout à coup inondé de clarté
Et l’Esprit s’éveilla, dans la réalité.


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