Insensés ! Qui courant après une chimère.
Nous parler de vertu, d’honneur, de vie austère,
De sacrifice auguste et de renoncement,
De devoir, qui les yeux fixés au commencement
Y lisez, dites-vous, la merveilleuse histoire
De l’être souverain dont il nous dit la gloire,
Quand enfin voudrez-vous écouter la leçon
Du simple sens commun, de la droite raison ?
Jouir, voilà le but unique de la vie !
Et votre intelligence à l’erreur asservie,
Esclave de la nuit mère de la terreur,
Voudrait nous le montrer dans l’horrible douleur !
Mais l’instinct, guide sûr donné par la nature
Pour indiquer sa voie, à toute créature
Et réduire à néant votre affirmation,
Elève à chaque instant sa protestation.
Le mal vient bien assez tout seul sans qu’en le cherche.
Idiots, vous voulez qu’on aille à sa recherche ?
Mais, voyons, qu’est ce Dieu dont vous nous parlez tant
Qui peut tout ce qu’il veut, que je brave pourtant,
Que nul ne vit jamais ?… Il est l’Etre suprême,
1,e parfait, l’immuable, existant par lui-même,
Donnant la vie à tout !… 0 définition
Qui détruit aussitôt votre conception.
Car s’il est immuable, il doit être insensible!
Sentir, aimer, vouloir, la chose est trop visible,
C’est changer. Votre Dieu ne voit donc ni n’entend :
il est aveugle et sourd, et celui qui prétend
Le contraire n’est pas plus expert en logique
Que l’âne et que le paon ne le sont en musique.
Dès lors, vous le voyez, ce Dieu-là, ce n’est rien,
Ou bien c’est la raison des choses, c’est le mien,
L’impersonnelle lui qui seule est immuable,
C’est l’antique destin aveugle, inexorable,
Devant qui tous les dieux se courbaient :
Jupiter Au sommet de l’Olympe, et Pluton dans l’enfer.
Esclave de la loi, l’atome se combine,
De diverses façons, et c’est là l’origine
De tout être, depuis l’informe minéral
Jusqu’à l’homme, à l’Esprit. Quant au bien, quant au mal,
L’un est ce qui produit en nous la jouissance,
L’autre tout ce qui peut engendrer la souffrance.
Vouloir les définir autrement, sur ma foi,
C’est montrer un esprit en complet désarroi.
Nous naissons, nous mourons et nous naissons encore,
Nous avons un couchant, nous avons une aurore,
Une fois on est homme, une autre fois Esprit,
On aime, on hait, on souffre, on combat, on jouit.
Bien des siècles ainsi je traînai l’existence,
Jouet infortuné de l’aveugle puissance
Que nous nommons le sort, mais, par la volonté,
Par l’étude et l’effort enfin je la domptai.
Je ne m’incarne plus que si je veux, je porte
An front une couronne et je suis roi!
Qu’importe de se purifier pour s’élever plus haut,
Dans un monde, où d’ennui l’on périrait bientôt ?
Je laisse les jobards entrer dans cette voie.
Ici je suis le maître et la terre est ma proie.
Je fus dans le passé Tibère qui régnait
A Rome quand Jésus sur la croix expirait.
Les miens sont les bourreaux, les autres les victimes.
Victoire ! Nous savons défendre nos abîmes
Contre les conquérants des hautes régions.
Les prophètes ! Les saints ! pleins de perfections !
S’ils inventent le Dieu, nous fabriquons le prêtre,
S’ils font naître un héros, nous suscitons un traitre.
Lequel est le plus grand, celui que le succès
Couronne, le malin ou l’autre, le niais ?
Voilà bien cinq mille ans que je fus assez bête
Pour vouloir essayer de leur sotte recette.
Je me fis homme honnête, endurant, vertueux,
Croyant ainsi monter au rang des bienheureux.
Mon espoir était, grand, mon ardeur des plus vives.
Hélas! je vis bientôt toutes mes tentatives
Echouer, et bien loin de trouver le bonheur,
J’eus les déceptions, les ennuis, la douleur,
L’humiliation que si fort on redoute!
C’est pourquoi je repris vite l’ancienne route.
Si le bonheur encore m’a fui de ce côté,
J’ai du moins quelquefois trouvé la volupté.
Ah! Quand viendra la mort, la grande, la dernière?
Quand irai-je dormir dans ton sein, ô mon père,
0 néant ! Ce jour-là sera mon plus beau jour,
Et je le saluerai dans un transport d’amour!


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