Ne vous moquez jamais d’un pauvre infirme, ayez
Pour lui des sentiments fraternels et soyez
Son appui, son soutien, son protecteur, son guide.
Le corps est la demeure où notre Esprit réside,
Qu’il quitte et qu’il reprend : un bel homme renaît
Plus souvent qu’on ne croit dans un corps contrefait.
Je veux vous raconter, pour appuyer ma thèse,
Ce qui m’est arrivé. J’étais fort à mon aise
Dans un beau corps de femme, et les adorateurs
M’entouraient, m’enivrant de leurs propos flatteurs.
Je me laissai glisser sur cette douce pente
Que la vanité forme et l’égoïsme augmente,
Tant et si loin qu’enfin je crus de bonne foi
Que Dieu n’avait créé le monde que pour moi.
Des souffrances d’autrui je ne tenais nul compte.
Je cherchais mon plaisir, et je n’avais pas honte
De le trouver souvent dans le sarcasme amer
Qui pénètre plus froid et plus dur que le fer
Au cœur de l’avorton, difforme créature
Qu’en un moment d’erreur enfanta la nature.
J’en fus cruellement punie, après la mort,
Je compris, mais trop tard, combien j’avais eu tort.
Ainsi que pour le corps, il existe pour l’âme
Des beautés, des laideurs, et la plus belle femme
Qui nourrit dans son cœur des penchants vicieux,
Morte, n’est comme Esprit qu’un bamboche odieux.
Un tel sort m’attendait, et ce fut le supplice
Que m’infligea d’abord la divine justice.
Mais ce n’était pas tout après le châtiment
Vient l’épreuve qu’il faut subir patiemment
Si l’on veut qu’à notre âme elle soit profitable
Et qu’elle en sorte un jour plus forte et plus aimable.
C’est ce que l’on me fit comprendre en me montrant,
Bien loin dans ma pensée, un pauvre être souffrant,
Cacochyme, courbé, difforme, une nabote
A grand’ peine atteignant la hauteur d’une botte.
IL me prit un frisson en la voyant. C’était
Mon incarnation future. Elle disait :
Il faudra m’animer, c’est une rude épreuve,
Mais quelque amer que soit le fiel dont on t’abreuve,
Résigne-toi, sois fort, et montre que tu sais,
Après avoir raillé les êtres contrefaits,
Supporter les mépris dont tu fus si prodigue.
C’est le plus sûr moyen d’opposer une digue
Au penchant qui t’entraîne au mal, à la laideur.
Ne reviens point Esprit haineux, jaloux, rageur.
Mais humble, bienveillant et doux. Allons, courage!
Qu’il naisse un bel enfant de notre mariage.
L’union m’effrayait, mais je m’y résignai,
Et, quoiqu’en rechignant, au contrat je signai.
Dans la rustique Sparte et l’élégante Athènes,
Le lutteur désireux de vaincre dans l’arène,
Par un long exercice auquel il se livrait
Assouplissait son corps et le fortifiait.
Ainsi je préparai mon âme par l’étude,
La réflexion grave et par la certitude
Acquise que l’on doit se résoudre à souffrir
Pour se purifier, progresser et grandir.
Je renaquis, je fus celle que j’avais vue,
Riche d’infirmités mais de bien dépourvue.
Orpheline à dix ans, je mendiais mon pain.
De l’homme le plus grave au dernier galopin,
Nul ne pouvait jamais me rencontrer sans rire.
Je vous laisse à penser quel était mon martyre!
Les enfants me huaient.
J’eus cinquante ans.
Un jour,
Autour d’un beau palais, délicieux séjour
Qu’habitait une femme aussi bonne que belle,
Je fuyais de gamins une troupe cruelle.
Elle me vit, son cœur fut ému, je trouvai
Dès ce moment chez elle un asile assuré.
Pour me faire oublier mon ancienne détresse,
Elle me prodigua ses soins et sa tendresse
Jusqu’au jour où la mort vint me frapper.
Alors Mon Esprit dégagé des ténèbres du corps
Reconnut, étonné, dans cette bienfaitrice
Un bossu qu’autrefois poursuivit ma malice,
Quand j’étais belle femme.
Oh ! Puissé-je à mon tour,
A qui me fut cruel rendre un semblable amour !


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