Vois-tu sommeiller le grand bois,
Sous la lune qui le regarde ?
Seule, la source babillarde
Fait toujours entendre sa voix.
Fuis les Naïades importunes !
Enfonce-toi dans les sentiers
Où les blancs rayons, sous tes pieds,
Tracent des arabesques brunes !
Descends dans les fonds assombris,
Où le cerf, au bord de la mare,
Quand l’ombre, à midi, devient rare,
Va chercher de plus frais abris !
Aucun rameau ne se balance ;
Pas une haleine, pas un bruit !
Dans l’immensité de la nuit,
C’est l’immensité du silence.
Pense ! Voici l’heure et le lieu.
Le monde est loin ; l’Infini s’ouvre :
C’est l’instant où l’âme découvre
Le lien qui l’attache à Dieu.
O Pensée, essence sublime,
D’où viens-tu ?… De ce ciel profond,
D’où rayonne sur notre front,
Les soleils semés dans l’abîme ?
D’un foyer plus riche et plus pur,
L’idée, en vibrant, jaillit-elle ?
Sur le front troublé qui l’appelle,
Pour éclairer un rêve obscur ?…
− Qu’est-ce donc ? – Alerte ? – peut-être
Nos pas auront effarouché
Un faisant qui dormait, perché
Sur une branche de ce hêtre.
Il nous prend pour des ennemis.
− Cruels, vous dévorez ma race !

− Et toi, quand tu te mets en chasse,
Ne manges-tu pas les fourmis ? −
Autre problème ! autre mystère !
Dans ces bois frais et parfumés,
A mille monstres affamés
Chaque fourré sert de repaire.
Le sang ruisselle dans les nids ;
L’amant apporte à son amante
Des lambeaux de chair palpitante,
Fruit de massacres impunis.
Sous chaque brin, sous chaque feuille,
Se livrent des duels furieux,
Manquant, pour être glorieux,
D’un Homère qui les recueille ;
Et, dans leur accord solennel,
Ces chants, qui font rêver et croire,
Ne sont que les cris de victoire
De ce carnage universel.
Et les âmes tendres frémissent ;
Et les plus croyants ont douté…
Et, dans leur calme majesté,
Les grands Mystères s’accomplissent ;
Et sur la Terre, et dans les Cieux,
Sous l’œil clément du divin père,
Tout s’équilibre et se pondère,
Dans un concert harmonieux !
Et la Nature maternelle,
Dans ses mille creusets vivants,
Élabore les éléments
Qu’elle combine et renouvelle ;
Et dans l’Homme, premier anneau
D’une autre chaîne qui commence,
Elle résume l’œuvre immense,
Promise à l’avenir nouveau.
S’épurant les uns par les autres,
Ainsi les Règnes engrenés
Raffinent leurs sucs, destinés
A revivifier les nôtres.

Des trésors du sol et de l’air
L’arbre fait des saveurs exquises,
Et des sèves qu’il a conquises,
L’oiseau nous compose sa chair.
Enchaînement fécond des vies !
0 vivant travail de la mort !
Non, rien n’est le jouet du sort,
Même l’insecte des prairies !
Apparente destruction,
C’est par ta loi que tout progresse,
Et monte, s’écrémant sans cesse
Dans l’éternelle ascension !
− 0 forêt muette et voilée,
Forêt, voilà ce que tu dis !
En nos cœurs, par la foi grandis,
La Nature s’est révélée.
Mais tu t’agites doucement,
Dans ton bain de fraîche rosée,
Et ta peuplade, reposée,
Commence son gazouillement.
Là-bas, la fourmilière humaine
Va se réveiller à son tour.
Il faut gagner le pain du jour…
Allons reprendre notre chaîne !

Photo de Johannes Plenio sur Pexels.com

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