Nul ne contestait les nobles sentiments de Rebecca ; pourtant, tous savaient son aversion au travail. Au fond, elle était une excellente créature imbue de concepts religieux, à indiquer à son prochain la meilleure direction à prendre. Le discours facile et enchanteur, les manières spontanées et affectueuses, elle séduisait tous ceux qui écoutaient son verbe tendre. Si sa famille adoptait d’autres principes que ceux de la spiritualité enseignante, Rebecca aurait penché, peut-être, à la vie dans un couvent. Ainsi, elle ne cachait pas son admiration pour les filles qui, aujourd’hui encore, de temps à autre, se recueillent volontairement dans l’ombre du cloître. Elle entrevoyait le refuge idéal sous le voile des religieuses, plutôt par oisiveté que par esprit d’adoration à Dieu. Mais comme le Spiritisme ne cautionnait pas sa fuite du milieu domestique, sous le prétexte de foi religieuse, elle tenait de longues conversations sur les mondes heureux. Elle se dévouait,
avec ferveur, à toute expression littéraire sur les mondes de paix réservés à ceux qui ont beaucoup souffert dans les services humains. Les messages de l’au-delà, qui décrivaient ces endroits de repos, étaient conservés avec une attention spéciale. Les descriptions des planètes supérieures la ravissaient profondément. Cécile ne s’occupait d’autre chose si ce n’est de l’anticipation des gloires célestes. En vain sa vieille petite mère l’invitait au linge ou à la cuisine. Ni même lorsque son père se recueillait au lit, pris d’une tenace migraine, la jeune fille n’abandonnait ses comportements d’omission devant les travaux nécessaires. Souvent, elle discutait des festivités de magnificence auxquelles elle aurait droit, après la mort du corps. Dans sa pensée, le cercle évolutif qui l’attendait devait être un immense jardin d’Esprits libérés, baignés de parfums et de zéphyrs harmonieux.
Dans le groupe familial de prières, une entité généreuse et évoluée coopérait habituellement, elle se faisait connaître sous le prénom d’Eliezer. Cécile interprétait ses avertissements de façon purement individuelle. Si l’ami exhortait au travail, elle ne reconnaissait pas que ce ministère se référait aux services sur Terre.

Cette planète – disait-elle avec fermeté – est un lieu indigne, sombre parage d’âmes coupables et infirmes. L’air sur terre serait irrespirable sans le répit anticipé des mondes heureux. Oh ! La vie sur Jupiter, la beauté des jours en Saturne, suivis des nuits illuminées des anneaux rayonnants doivent être sublimes ! Le marais terrestre empoisonne les âmes bien formées et nous ne pourrons pas fuir à la répugnance et à l’ennui douloureux !…

Mais, ma fille – rétorquait sa mère complaisante -, n’adoptons pas des opinions si extrêmes. La planète n’est pas si inutile et mauvaise. Ne serait-il pas plus juste d’interpréter notre existence sur terre comme une phase de préparation éducative ? J’ai toujours constaté que tout travail, dès qu’il est honnête, est un titre de gloire pour la créature…
Mais avant même que sa mère ne concluait ses concepts, la fille répondait inopportunément, oubliant les affectueuses observations d’Eliezer :

Pas du tout ! Toi maman, prise entre les assiettes et les casseroles, tu ne peux pas me comprendre. Tes observations t’entraînent dans la routine cruelle, que tu ne tiens pas à briser. Ce monde est une prison sombre, où tout est misère affligeante et je crois même que le plus grand effort, pour supprimer les souffrances, serait égal à celui de qui souhaiterait éteindre un volcan avec quelques gouttes d’eau. Tout cela est inutile. Je suis convaincue que la Terre a été créée pour une triste destination. Seule la mort physique
peut nous restituer la liberté. Nous serons transportés dans les mondes heureux, nous connaîtrons des paradis illuminés et sans fin.
Madame Montalvao regardait sa fille, regrettant son attitude mentale, puis époussetant les meubles, pour ne pas perdre du temps, elle répondait sereinement, mettant fin à la conversation :

Je préfère croire, ma fille, que tant la bougie en cire que l’étoile lumineuse, représentent des cadeaux de Dieu à ses créatures. Si nous ne savons pas encore valoriser la petite bougie qui est dans ce monde, comment oser vouloir s’approprier la grandeur des astres ?
Avant que la jeune ne revienne à de nouvelles considérations, la gentille mère courrait dans la cuisine, pour préparer le dîner.
Toute tentative d’éclairer la jeune fille était infructueuse. Les sollicitations énergiques des parents, les opinions judicieuses des amis, les avertissements du plan spirituel, étaient relégués à un complet oubli.


Admiratrice fervente de la vie et des œuvres de Thérèse de Jésus, la célèbre religieuse de l’Espagne au XVI° siècle, Cécile lui adressait des prières ardentes, idéalisant la missionnaire du Carmel dans un jardin de délices, quotidiennement visitée par Jésus et ses anges. Elle ne voulait pas savoir si la grande mystique travaillait, elle ignorait ses privations et souffrances, pour ne se souvenir que de ses génuflexions aux pieds des autels.
Pour accentuer sa paresse mentale, elle vivait isolée, loin de tout et de tous.
Cette attitude avait une forte influence sur son état physique, et bien avant ses trente ans, Cécile regagnait le plan spirituel, totalement enveloppée dans son atmosphère d’illusions. Pour cette raison, les surprises de la vie réelle, ont été douloureuses pour elle. Elle se réveilla dans l’au-delà, sans repérer aucune âme. Suite à de longues journées solitaires et tristes, à marcher sans destination, elle trouva une Colonie Spirituelle où, cependant, il n’y avait pas de créatures inactives. Tous travaillaient laborieusement. Elle demanda, craintive, à être reçue par le directeur de l’établissement.
Le généreux doyen la reçut, dans une spacieuse pièce. Mais, en observant ses attitudes indolentes, le gentil petit vieux lui dit :

Ma fille, je n’ai pas beaucoup de temps à t’accorder aujourd’hui, j’espère donc que tu seras brève dans ton énoncé.
Stupéfaite de ce qu’elle venait d’entendre, elle exposa ses peines et désillusions, avec des larmes d’amertume. Elle supposait qu’après la mort du corps il n’y aurait plus de travail. Elle était confuse et dans un abattement angoissant. Le sourire aux lèvres, le doyen bénévole ajouta :

Ces fantaisies sont des brouillards dans le ciel de la pensée. Oubliez-les ma petite.
Ne perdez pas de temps avec des mentions personnelles.
Puis, révélant sa préoccupation de travail, il conclut :

Comme nous n’avons pas de pause aujourd’hui, je voudrais que vous me disiez en quoi je peux vous être utile.
Déçue, la jeune se souvint* de la bonté d’Eliezer et manifesta son souhait de le rencontrer.

Le petit vieux réfléchit quelques moments et dit :

Je n’ai pas d’assistants qui puissent vous aider, mais, je peux vous guider quant à
la direction à prendre.
Mise sur le chemin, Cécile Montalvao se vit persécutée par des éléments inférieurs ;
des figures répugnantes se présentaient sur sa route, posant des questions sur les
régions de repos. Après ces émotions amères, elle arriva à son ancienne résidence, où
les membres de sa famille ne l’aperçurent pas sous sa nouvelle forme. Elle allait repartir
en sanglots, lorsqu’elle vit quelqu’un sortir de la cuisine dans un halo de lumière. C’était le
généreux Eliezer qui se dirigea vers elle avec un sourire affectueux. Cécile tomba dans
ses bras fraternels et se plaignit, les larmes aux yeux :

Ah mon vénéré ami, je suis abandonnée de tous. Ayez de la compassion pour
moi !… Guidez-moi, par charité, vers les chemins de la paix !…

Calme-toi – murmura le bienfaiteur placide et gentil -, aujourd’hui je suis très
occupé ; mais je te conseille de prier avec ferveur, renouvelant tes dispositions.

Occupé ? – cria la jeune désespérée – n’es-tu pas l’instructeur de la révélation
spirituelle ?

Si, si, tous les jours je coopère au service des vérités divines, mais j’ai aussi d’autres responsabilités à accomplir.

Et qu’as-tu à faire aujourd’hui de si important, pour m’abandonner aussi comme les autres ? – interrogea la récente désincarnée, révélant une profonde révolte.

Je dois aider ta petite mère dans les travaux domestiques – ajouta Eliezer avec tendresse -, juste après, j’ai du travail auprès d’autres frères. Ne te souviens-tu pas du teinturier qui habite tout près d’ici ? Je dois aider au traitement de sa fille, qui s’est blessée au travail, hier soir, par excès de fatigue au gagne-pain. Tu te rappelles de Natércio, le maçon ? Le pauvre est tombé aujourd’hui d’une grande hauteur, il s’est
blessé et il m’attend à l’hôpital.
L’interlocutrice était gênée. Elle ne se rendit compte qu’à ce moment, qu’elle avait été victime d’elle-même.

Tu ne pourrais pas me retrouver ici, en aidant maman ? – demanda-t-elle
suppliante.

C’est impossible pour l’instant – expliqua l’ami diligent -, nous ne pouvons coopérer avec succès qu’au travail pour lequel nous nous sommes dûment préparés. Ta préoccupation de fuir les plumeaux et les casseroles t’a rendue inapte à une collaboration efficace. Tu as vécu plus de vingt cinq ans sur Terre, dans cette maison, en t’obstinant à ne pas comprendre le laborieux travail de ta mère. Il n’est pas possible que tu sois habilitée d’un instant à l’autre à faire équipe avec elle dans ce travail.
La jeune comprit la portée de la remarque et pleura amèrement. Eliezer l’embrassa, avec tendresse et lui dit :

Cherche le réconfort dans la prière. N’étais-tu pas si amie de Teresa ? Tu l’as oubliée ? Cette grande collaboratrice de Jésus a la responsabilité de nombreuses tâches.
Si elle le peut, elle ne t’abandonnera pas sans la lumière du service.
Cécile entendit le conseil et pria comme jamais elle ne l’avait fait. Des larmes chaudes baignaient son visage triste. Une irrésistible force d’attraction l’emporta dans un centre d’activité spirituelle, région qu’elle ne parvint à atteindre qu’après des difficultés et des obstacles provenant de l’influence des êtres inférieurs, qui s’identifiaient avec les ombres qui enveloppaient son cœur.

Dans un endroit d’un merveilleux enchantement naturel, l’ex-religieuse d’Espagne la reçut avec générosité. Devant les angoissants heurts qui immobilisaient la voix de la nouvelle venue, la collaboratrice du Christ expliqua affectueusement :

Nos ateliers de travail sont aujourd’hui très surchargés ; mais tes prières m’ont touché le cœur. Comme tu vois, Cécile, après ton renoncement à l’opportunité de réalisation divine, que le monde t’offrait, tu n’as trouvé dans un premier temps que des créatures infernales. Là où il y a notion du Bien et de la Vérité, il y a d’immenses travaux à réaliser.


Voyant que la jeune sanglotait, elle continua :
Tu es fatiguée et abattue, mais ceux qui travaillent pour le bien se recouvrent du manteau généreux de la paix, même dans les milieux les plus rudes du globe terrestre. Tu demandes un médicament pour tes maux et des ressources contre tes tentations ; mais, pour tous les deux, je ne pourrais te conseiller que le remède du travail. Non pas ce travail qui ne sait que donner des ordres à autrui, ou qui ne cherche que des rémunérations et des avantages personnels ; mais le travail apprécié et vécu en toi-même. Ce travail-là est
le guide de la découverte de nos possibilités divines, dans le processus évolutif du
perfectionnement universel. Par lui, Cécile, l’âme édifie sa propre maison, crée des valeurs pour l’ascension sublime. Tu te trompais dans le monde lorsque tu jugeais que le service était une obligation exclusive des hommes. Il est l’apanage de toutes les créatures, terrestres et célestes. La vraie foi ne pourrait t’enseigner une telle fantaisie. J’ai toujours entendu tes prières ; mais, tu n’as jamais ouvert ton esprit à mes réponses
fraternelles. Nul ne vit ici dans une béatitude insouciante, alors que tant d’âmes valeureuses souffrent et luttent noblement sur Terre.
Tandis que la voix de la collaboratrice de l’Évangile faisait une pause, Rebecca ajouta,
les mains jointes :

Bienfaitrice aimée, donnez-moi une place parmi ceux qui coopèrent avec vous !.. Teresa, sincèrement émue, lui répondit avec bonté :

Les places de mes services sont complètes, mais j’ai une opportunité à t’offrir. On demande mon attention dans un vieil asile de déséquilibrés, en Espagne. Souhaiterais-tu m’aider là-bas ?
Cécile baignait dans la gratitude et la joie.
Le jour même, elle regagnait la Terre avec des obligations spirituelles, convaincue qu’en assistant les déséquilibrés, elle allait retrouver son propre équilibre.

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