Solférino
Le tambour bat ; le défilé commence.
− Drapeaux criblés et bataillons poudreux,
D’où venez-vous ? − Milan, Parme, Florence,
Solférino, vous répondez pour eux. −
Le sang versé me semble un sacrilège ;
Je hais la guerre, et, pourtant, me voilà
Sur le parcours du glorieux cortège ;
Et j’applaudis, comme ceux qui sont là.
Toi seule, ainsi France, pour une idée,
Un large espoir, un but resplendissant,
Toi seule ainsi, t’avances, décidée,
Sans ménager ni ton or, ni ton sang.
Voilà ton crime, et tu fus condamnée
Dans les conseils des Caïphe et des Rois !
Va, tu peux bien t’appeler fille aînée
Du grand martyr, qui mourut sur la croix !
− C’est le progrès ! qu’importe ce qu’il coûte ?
En avant, marche ! et que Dieu soit témoin ! −
Tes pieds saignants aplanissent la route
Aux nations, qui te suivent de loin,
Devant tes pas se creusent des abîmes
Où tes enfants vont périr, entassés…
− Qu’importe encore ? Tombez, chères victimes !
Comblez le gouffre ! Et vous, peuples, passez ! −
Ils passent : tous les empires, les races,
Dans ton orbite attractive emportés ;
Ils passent tous, et glanent, sur tes traces,
Leurs lois, leurs mœurs, leurs arts, leurs libertés.
− Prenez, prenez ! Quand la récolte est faite,
D’autres moissons germent dans mon cerveau.
Ne tremblez pas, si parfois je m’arrête…
C’est pour mûrir un problème nouveau ! −
Ton nom béni veut dire délivrance.
Les opprimés le murmurent tout bas.
En priant Dieu, leurs lèvres disent : − France ! −
Dieu, c’est le cœur ; la France, c’est le bras.
Entendez-vous la voix libératrice
Du peuple élu qui porte le flambeau ?
Quand, sur le monde, il a crié : − Justice ! −
On voit sortir Lazare du tombeau.
Contre ce nom, trop glorieux peut-être,
Tu vis souvent des hordes se lever ;
Faibles troupeaux, sous le bâton du maître,
Mordant la main qui les voulait sauver.
L’Europe, un jour, lança, dans un blasphème,
Jusqu’à ton cœur, son bétail ameuté…
Ton sang coula sur eux comme un baptême :
Ils sont partis, rêvant l’égalité.
Longtemps ainsi, faudra-t-il que le glaive
Tranche les nœuds de l’avenir humain ?
Tant que le droit, sans la force, est un rêve,
Garde l’épée, et poursuis ton chemin !
Bientôt un mot, cri divin : − Plus de guerre ! −
Couronnera le travail commencé ;
Et ce grand mot, France, ma noble mère
C’est encor toi qui l’auras prononcé !
Sedan
Ils reviennent encore, désarmés, tête basse,
Et sans marquer le pas, et sans garder le rang ;
Pauvres soldats vaincus que l’ennemi nous rend,
Cavaliers, fantassins, pêle-mêle tout passe.
− A Berlin, pour l’Empire ! à Berlin ! pour la foi
César contre Luther, criaient les voix pieuses ;
Le Saint-Père a de loin béni les mitrailleuses ;
L’impératrice a dit : « C’est là ma guerre, à moi ! »
Ne dis pas que tu fus trompée ;
Que cette lugubre équipée,
France, s’est faite malgré toi ;
N’accuse ni lâche, ni traître !
Quand un peuple se donne un maître,
Il ne peut accuser que soi.
De tout ce qu’il a fait pour ta gloire ou ta honte,
Avec l’or et le fer que tu mis dans sa main,
Autant et plus que lui, Nation, tu dois compte
A toi-même, en ce jour, à l’histoire, demain.
Ne dis pas que tu fus trompée ;
Ta fortune comme ton bras,
Ton honneur comme ton épée,
Aveuglément tu les livras.
Tu dois compte de tout, même du premier crime,
Qu’en l’absolvant, tu fis le tien ;
Le jour où l’acclama ta voix presque unanime,
Si sa main t’eût déjà fait rouler dans l’abîme,
La Conscience eût dit : − C’est bien ! −
Pourtant, quand l’Italie en fête
Lui jetait ses baisers d’adieu,
Dans le cœur de l’homme et de Dieu.
Sa lettre de grâce était prête.
Tout ce peuple exaltant son nom
Dans l’élan de la délivrance,
Faisait de sa reconnaissance
Le plébiscite du pardon.
Sous un rayon de pure gloire
Décembre s’évanouissait ;
La date sombre s’effaçait
Jusqu’au fond de notre mémoire ;
Et, dans le triomphe commun,
Confondant le chef et l’armée,
Pour la foule enthousiasmée,
Aigles, drapeaux, ne faisaient qu’un.
Ah ! s’il avait voulu, l’alliance était faite ;
Il était chef de file, et nous le suivions tous ;
Et l’Europe sentait qu’elle avait une tête ;
Et la paix générale était notre conquête ;
Et les progrès bénis s’accomplissaient par nous.
— Mentana, le Mexique, en réponse à ce rêve !
Et ce n’est rien : Il faut que ton destin s’achève,
France ; il demande encore ton vote sur son nom ;
Il veut se retremper dans ce nouveau baptême,
Et, sans pitié pour toi, sans pitié pour lui-même,
France, tu ne lui dis pas : Non !
− Berlin ! Berlin ! Quand je dis : paix, c’est guerre !
− Va donc, pauvre trompeur trompé par ta chimère,
Trompé par tes flatteurs dans leur zèle imprudent ;
Va, c’est la fin de tout, du réel et du songe ;
Car voici ton dernier mensonge :
Quand tu dis Berlin, c’est Sedan.
Revanche
Pille, brûle, vainqueur ! bois mon sang, bois ma honte !
Prends mon or, mes remparts, mes provinces, prends tout.
De ce rire insolent grève encore ton compte !…
Mais, sur mon sol meurtri, ne laisse rien debout !
Rien, pas même l’espoir ; rien, pas même le rêve !
Tu me tiens sous tes pieds, profite de l’instant !
Tu sais, je rebondis ; tu sais, je me relève…
Prends garde à la revanche ! … − oui, revanche ! et pourtant,
France, n’as-tu jamais, dans les jeux de tes princes,
Des villages brûlés ravagé la moisson ?
France, n’as-tu jamais confisqué de provinces,
Et jamais au vaincu fait payer sa rançon ?
Si ce peuple Allemand, qui lit trop ses annales,
Des haines d’autrefois garde le culte amer,
N’avais-tu pas voué des rancunes égales
A cet autre voisin qui venait de la mer ?
Pour te faire oublier la funèbre légende
D’Albion la perfide et de son Prince Noir,
De ton sol, sous leurs pieds, devenant une lande,
Et de tes paysans réduits au désespoir,
Le temps n’a pas suffi, ni la raison plus haute ;
Il fallut qu’embrasés de communes fureurs,
Contre un même ennemi combattant côte à côte,
Tes armes et ton sang se mêlassent aux leurs.
− Revanche ! Encore du sang pour arroser les haines ;
Et les haines, sans fin, repoussant chaque jour ;
Et la paix préparant les revanches prochaines ;
Et vaincus sur vainqueurs se ruant tour à tour !
Et toujours le carnage appelant le carnage,
Et les vaisseaux blindés, et les boulets pointus,
Et la science, et l’or, et les âmes, en rage,
Battus contre battants, battants contre battus !…
O lumière ! ô progrès ! Est-ce ainsi que se fonde
L’avenir dont la voix prédit l’avènement,
Et vas-tu présenter cet idéal au monde,
Toi qu’il écoute, même en ton abattement ?
− Revanche pour ta gloire ! Ah ! combats et conquêtes
Ont d’assez de lauriers garni ton étendard !
Ta gloire, elle est écrite, ont chanté tes poètes,
Des bords du Tanaïs, aux sommets du Cédar ;
Et, des champs labourés quand on refait les tombes,
On n’y rencontre pas d’ossuaires pareils
A ceux qu’ont entassés les vastes hécatombes
De tes grands Empereurs et de tes Rois-Soleils.
− Revanche, oui ! mais non pas la revanche vulgaire
Des peuples enfiévrés et des rois batailleurs.
La revanche idiote, éternisant la guerre,
Des soldats mieux dressés et des canons meilleurs !…
Je t’avais dit un jour, garde l’épée, ô France,
Garde l’épée, et va, pour le droit, jusqu’au bout !
Eh bien, cette parole était de la démence :
Avec l’épée, on tue… On tue, et voilà tout.
C’est avec la raison, et c’est avec l’exemple,
C’est avec l’équité qu’on affirme les droits ;
C’est avec des martyrs qu’on édifie un temple,
Et le monde païen finit sous une croix.
Laisse-les s’égorger, puisqu’ils ne voient encore
Que le fer et le feu pour suprême raison ;
Prépare le refuge, et rallume l’aurore
Dont ton Quatre-Vingt-Neuf éclaira l’horizon !
Fais la cité modèle où trône la justice !
Quand un rayon divin la fera resplendir,
Ils viendront copier le plan de l’édifice
Où les siècles verront le genre humain grandir.
La voilà, ta revanche, et plus sûre que l’autre.
Effaçant la conquête et le sang répandu ;
Ruine, deviens salut ; vengeance, sois apôtre,
Et tu regagneras plus que tu n’as perdu.
A l’œuvre ! le temps presse ; en ces heures troublées,
Les faibles, anxieux, et les forts, incertains,
Sentant gronder au loin d’effroyables mêlées,
Tournent les yeux vers toi, pour chercher leurs destins.
Car toujours sur tes pas, qu’ils montent ou descendent.
Les regards sont fixés, France, et, sous ta pâleur,
Épiant tes desseins, les nations attendent
Ce que le grand vaincu fera de son malheur


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