Que nous dit, la Nature ? − Homme, je suis ta mère.
Pour toi s’est accompli mon travail séculaire :
J’ai préparé pour toi
Cette terre féconde, où s’étend ton empire,
Et tout ce qui végète, et tout ce qui respire…
0 mon fils, aime-moi ! −
Que nous dit l’Animal, et que nous dit la Plante ?
− Maître, moi je t’habille, et moi je t’alimente ;
Sans nous, tu ne peux rien.
Nous purifions l’air que ta poitrine aspire ;
Ton sort est notre sort ; tu meurs, si tout expire…
O maitre, aime-nous bien ! −
Et l’homme dit à l’homme : − Un but commun nous lie ;
Ensemble, nous marchons à l’assaut de la vie ;
Frère, soutenons-nous !
L’égoïsme délire, et la haine blasphème ;
Tu ne peux me frapper, sans te blesser toi-même ;
Les méchants sont des fous. −
Homme, le savais-tu que l’homme était ton frère ?
La voix qui s’éteignit au sommet du Calvaire
Te l’a pourtant appris…
Lettre morte en naissant, inutile semence !
Ta lèvre a bégayé les mots de sa croyance ;
Mais tu n’as pas compris.
La haine a persisté ; la lutte continue.
L’amour n’a pas suffi la science est venue,
Et parle comme lui.
Elle, aussi, porte au front la divine auréole ;
Mais vous ne pourrez pas étouffer sa parole,
Pilates d’aujourd’hui !
Voici la grande loi, la Morale éternelle
Que la création, verbe divin, révèle
A notre liberté ;
Le Code souverain qui régit tous les êtres,
Reliant l’homme à l’homme, et les fils aux ancêtres :
La SOLIDARITÉ !
⁎⁎⁎
Quel est ce long sanglot qui monte
Des bas-fonds de l’Humanité ;
Crime et douleur, détresse et honte,
Concert lugubre et tourmenté ?
J’ai beau vouloir fermer l’oreille,
Glacer mon sang, murer mon cœur ;
Le bruit sinistre me réveille,
Et vient me gâter mon bonheur.
− Je n’ai pas causé vos misères ;
Je n’arrête pas le progrès.
Que vous soyez, ou non, mes frères,
Laissez-moi donc dormir en paix ! −
Mais toujours, plaintive et lointaine,
Ou menaçante à mon côté,
La voix de la souffrance humaine
Me répond : − Solidarité ! −
⁎⁎⁎
Qui passe ? − La mort. − D’où vient-elle ?
Du village, au bord du marais
Dont le miasme impur l’appelle.
− Où va-t-elle ? − Dans ce palais ! −
⁎⁎⁎
La paix règne avec l’abondance ;
Les bras et les cœurs sont unis.
Peuples heureux, la Providence
Vous a donné des jours bénis !
Que la richesse s’accumule !
En foules joyeuses, allez,
De vos cités où l’or circule,
A vos sillons couverts de blés !
Mais… Quel trouble !… Des cris, des larmes !…
Quel malheur vous a frappés tous ? …
Mères, d’où viennent vos alarmes ? …
Jeunes hommes, où courez-vous ? …
− La guerre, disent-ils ! la guerre !…
− Où ?… Pourquoi ?… Parlez ! qui le sait ? …
− Là-bas, sur un coin de la terre,
Un peuple opprimé gémissait ;
Oublié sous la loi du glaive,
Seul, un jour, en invoquant Dieu,
Mutilé, sanglant, il se lève…
Et les nations sont en feu.
⁎⁎⁎
Je vois la foule qui s’amasse…
Un échafaud dressé !… Pourquoi ?…
Et, sur ce tombereau qui passe,
Cet homme pâle… c’est le Roi !
Ah ! pauvre Roi, cœur débonnaire,
Créé mouton plutôt que loup !
Ah ! pauvre Roi !… Ce peuple est fou !
− Arrête, foule sanguinaire ! −
La charrette roule toujours,
Au milieu des regards de haine !…
− Qu’a-t-il donc fait ? Colère humaine,
Prends son trône, épargne ses jours !
A-t-il, entre deux patenôtres,
Détruit, par le fer et le feu,
De pauvres gens qui priaient Dieu
Un peu différemment des autres ?
A-t-il, dans sa royale cour,
Sous la garde de ses gens d’armes,
Versé vos sueurs et vos larmes
Dans la coupe des Pompadour ?
− Non, il est pur, de mœurs austères ;
Vos maux, il voudrait les tarir.
− Alors, pourquoi doit-il mourir ?
− Va le demander à ses pères !
⁎⁎⁎
Comme elle dort, la jeune vierge !
Quel âge a-t-elle ?… Aux plus vingt ans …
Près de son lit, pourquoi ce cierge ?
Mon Dieu, comme elle dort longtemps !
Mais, qui vient-là ? Fermez la porte !
Comment peut-on marcher ainsi !
Ah ! c’est un cercueil qu’on apporte…
Sortez donc ! ce n’est pas ici.
− C’est bien ici. Ma fille est morte,
Pleurez, vous êtes père aussi.
− Morte ! et sa joue est encore rose !…
− Oui, l’affreux symptôme est resté.
Je l’admirais, sans voir la cause,
Et j’étais fier de sa beauté…
C’était un mal héréditaire ;
Sa mère, à trente ans, trépassait…
Par bonheur, elle n’est pas mère…
Tenez, le docteur le disait !…
− Mais d’où vient ce mal séculaire ?
− Débauche… ou misère… qui sait ?
⁎⁎⁎
Regardez ces masses brutales,
Ces hommes soûls, ces femmes sales,
Et ces enfants déguenillés,
Dont la bouche, qui parle à peine,
Bégaie une parole obscène
A leurs parents émerveillés !
Ils sont pourtant de même espèce
Que le Nabab et la Duchesse.
− Horreur ! ne dites pas cela !
C’est une race condamnée.
Quelle commune destinée
Avons-nous avec ces gens-là ?
− D’où vient le bandit fauve et sombre,
Dont le couteau frappe dans l’ombre ?
D’où vient la fille à l’œil hardi,
Dont l’embrassement te remplace,
O mère, et verse, dans ta race,
Le poison d’un amour maudit ?… −
Solidarité ! C’est la loi commune.
C’est la loi qui fait que la Vie est une ;
Que tout se rattache, et que tout se tient :
Les Mondes entre-eux, les races entre-elles,
Les vils et les grands, les forts et les frêles.
Le siècle qui passe et celui qui vient.
Insensé qui veut s’isoler des autres !
Les maux de chacun sont partout les nôtres.
Nul ne peut se faire un destin à part.
Du Gange empesté la mort nous arrive ;
Et, de tous les cœurs, et, de chaque rive,
La douleur nous dit − Frère, prends ta part ! −
Le scalpel en main, fouillons donc nos plaies !
O mal, c’est en vain que tu nous effraies,
Tes germes impurs sont connus de nous.
Des fronts maculés essuyons la fange !
L’homme est un degré pour monter à l’ange ;
Mais on n’est reçu qu’en arrivant tous.


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