Je m’en souvins toujours, − et je ne suis que père ! −
C’était un soir d’hiver ; je rêvais, près du feu,
Regardant voltiger son aiguille légère
Qui façonnait déjà, − prévoyance de mère ! –
Un petit bonnet blanc, paré d’un ruban bleu.
Soudain elle s’arrête, et, d’une voix émue :
− Oh ! dit-elle, jamais je n’éprouvai cela. –
Puis, saisissant ma main : − tiens, vois-donc, il remue ! –
Une larme céleste obscurcit notre vue…
Un ange descendit, la prit… et s’envola.
Je m’en souviens toujours, − et je ne suis que père ! –
Du premier cri poussé par cette chère voix,
Quand, sorti tout à coup du foyer tutélaire,
Il prit possession de sa part d’atmosphère,
Et sentit la fraîcheur pour la première fois.
Fils de l’homme, salut ! salut, divin mystère !
Salut, mon premier né ! salut, mon tendre amour !
Que tu viennes d’en haut, ou montes de la terre,
Je bénis ta venue et le devoir austère
Qui m’échoit ici-bas, à dater de ce jour.
Dépôt sacré que Dieu confie à ma tendresse,
Je dois te rendre à lui pur et développé.
Ma force doit aider doucement ta faiblesse ;
Ton esprit doit mûrir, nourri de ma sagesse,
Et ton cœur, de mon cœur, sortir fort et trempé.
Tu viens prendre mon nom : je te le dois honnête :
Humble ou grand… Si tu peux, tu le glorifieras.
Mais tu dois le signer en portant haut la tête,
Et pouvoir saluer, sans que nul ne t’arrête,
Ma pierre tumulaire où tu le graveras.
Il grandit ; et, déjà, dans cette âme instinctive,
La personnalité s’affirme en résistant.
Il raidit contre moi sa volonté naïve.
O doux tyran, je cède à ta grâce attractive ;
Mais ta raison se forme, et ma raison attend.
Voyez-le distinguer et comparer les choses !
La nature vivante attire son regard :
− Qui fait voler l’oiseau, qui fait fleurir les roses ?
− Ah ! curieux, déjà tu remontes aux causes,
Et ton premier coup d’œil a nié le hasard.
Attends encore ! Ce Mot, que je viens de t’apprendre
Et que ton jeune cœur commence à vénérer,
Je te l’expliquerai, quand tu pourras comprendre.
Et je t’empêcherai de te laisser surprendre
Au noir écueil du doute, où j’ai failli sombrer.
Je te dirai les noms que mon âme révère ;
Le grand calendrier des penseurs méconnus
Qui, la croix sur l’épaule, ont gravi leur calvaire,
Et, jetant sur leur siècle un rayon qui l’éclaire,
Deviennent des héros, quand les temps sont venus.
Dans les trésors confus de la recherche humaine,
Nous irons butiner, au milieu des erreurs,
Les principes féconds de l’union prochaine,
Ainsi qu’on voit l’abeille, errante sur la plaine,
Pour composer son miel, boire à toutes les fleurs.
Nous fouillerons ensemble au chaos de l’histoire ;
Tu verras s’enchaîner la logique des faits ;
L’esprit humain monter, de désastre en victoire,
Et jusqu’au sang versé pour une vaine gloire,
Servir, sous les tyrans, la cause du progrès.
La poésie et l’art, joyaux de la pensée,
Qui des peuples éteints décorent le tombeau,
Nous diront les essors de leur vie effacée,
L’Idéal progressif dont la voie est tracée,
Et nous conduit au bien, par la route du beau.
La science, incomplète encore et vacillante,
Cherchant à réunir ses rameaux divisés,
Nous apprendra les lois de la force vivante
Qui combine et régit, dans leur forme savante,
Les éléments communs où nos corps sont puisés.
Prends garde ! Un piège est là, fatal aux cœurs vulgaires :
Loin des grands horizons du problème inconnu,
La loupe et le scalpel ont aussi leurs chimères.
Dans l’examen étroit des choses secondaires,
Plus d’un s’est égaré, qui n’est pas revenu.
Si je mourrais trop tôt, prends la foi pour boussole ;
Et va !… Si tu te perds, tu te retrouveras.
Sans chercher les bravos d’une foule frivole,
Sème dans les bons cœurs la nouvelle parole ;
Et puis…. S’il faut souffrir, enfant … tu souffriras !


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