Quelle chute profonde, horrible, inattendue !
Hélas ! Il est bien vrai que nous t’avons perdue,
O planète, et qu’il faut abandonner l’espoir,
Si doux à notre cœur, de jamais te revoir.
Si belle, et si longtemps tu fus notre domaine !
Notre bande sur toi régnait en souveraine ;
Tout pliait devant nous, et les grands envoyés
D’en haut, vaincus, rentraient chez eux humiliés.
Notre orgueil se berçait de la ferme espérance
De pouvoir conserver toujours cette puissance,
Et pourtant chaque jour de nouveaux adhérents
Allant de l’ennemi battu grossir les rangs,
La défaite pour nous était inévitable.
Sans cet aveuglement fatal, inexplicable,
Nous l’aurions tous pu voir. Et maintenant chassés
Dans un monde au début, nous nous voyons forcés
Par le réveil soudain de l’occulte puissance
Dont nous pensions avoir détruit toute influence,
De nous réincarner dans des conditions
Affreuses, au milieu de populations
Stupides, dans un monde où règne la détresse,
Le dénuement, l’horreur, on l’homme doit sans cesse,
Faible et nu, sans outils, sans armes, disputer
Sa vie aux éléments, aux bêtes, et lutter,
Sans avoir un instant de tranquille assurance,
De sommeil non troublé, de calme jouissance.
La défaite est venue et non la grande mort ;
La mer nous ressaisit, nous voyons fuir le port.
Si tu n’es point néant, l’âme est donc immortelle ;
Nous nous sommes trompés, et sous ta main cruelle,
O Dieu que nous avons nié, nous nous trouvons.
Ta vengeance commence et nous en ressentons
Les terribles effets. Mais quels sont donc nos crimes ?
De l’erreur, après tout, nous sommes les victimes ;
Et si, comme les bons, nous sommes tes enfants,
Pourquoi les fis-tu bons et nous fis-tu méchants ?
Est-ce ma faute à moi si mon penchant m’entraine.
Du côté de l’orgueil, des plaisirs, de la haine,
Au lieu de me porter vers cette humilité
Cet amour du prochain et cette austérité
Qui, comme on le prétend, ont seuls le privilège
De te plaire ? Pourquoi dans mon cœur mettre un piège ?
Pourquoi toi, juste et bon, trouves-tu ton plaisir
A provoquer le crime afin de le punir ?
O justice ! O bonté ! Quand tu veux perdre un être.
Tu l’aveugles, dit-on. Mais cet acte est d’un traître !
Et tu nous frappes, nous, lorsque nous t’imitons !
Tu devrais nous aimer, car nous te ressemblons.
Pourquoi nous obstiner à faire fausse route ?
Ami, de ma pensée a disparu le doute :
Le devoir, je le vois aujourd’hui clairement,
Seul peut de nos efforts nous payer largement.
La passion aveugle et conduit à l’abîme ;
La servir est honteux, la dompter est sublime.
C’est elle qui nous fit jadis croire au néant ;
C’est elle qui le fait croire en un Dieu méchant.
Le néant est absurde et Dieu parfait nous aime.
Libre, de ton malheur n’accuse que toi-même.
Dieu ne fit ni méchants ni bons : l’être éternel,
N’a d’autre créateur que lui-même ; il est tel
Que par la volonté ferme, persévérante,
Avec le temps, l’effort, il se fait, il s’enfante.
Si nous l’avions voulu, nous aurions été bons,
Et nous le deviendrons un jour, si nous voulons.
Nous avons combattu toujours cette doctrine
Que tout bas nous prêchait en nous la voix divine.
I1 faut à la lumière enfin ouvrant les yeux,
Comprendre que l’amour peut seul nous rendre heureux ;
Car l’amour est forcé, tout être étant partie
De l’être universel dont il reçoit la vie.
Que s’aimer dans autrui soit donc pour nous la loi :
On se déteste, au fond, quand on n’aime que soi.
L’égoïsme nous a conduits au précipice,
Et nous n’en sortirons que par le sacrifice.
Nous sommes dans un monde où tout est au début ;
De l’améliorer proposons-nous le but.
Soyons les conducteurs de ces races nouvelles ;
Comme on souffrit pour nous, sachons souffrir pour elles.
Faisons pour être bons des efforts aussi grands
Que nous en avons faits pour devenir méchants,
Et nous pourrons un jour, quand notre âme, épurée
De tout mauvais levain, sera transfigurée,
Espérer de nous voir triomphants, glorieux,
Par nos vainqueurs d’hier accueillis dans leurs Cieux.


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